05 octobre 2008

Un texte de notre client ami Jean-Marie Sapet


Ma tête doit inspirer confiance, car on me demande sans cesse son
 chemin, à moins que je me fonde à ce point dans les lieux où je me
 trouve, qu’on m’en croie résident ou natif. Il arriva par exemple un
 jour à Londres que des sortes de Japonais me demandèrent comment
 rejoindre Queensway, artère indistincte d’un quartier indistinct — et,
 fait notable, je sus leur répondre.
 Je me souviens parfaitement qu’en septembre 2007, un individu louche
 m’arrêta à son tour : nous étions à deux pas de chez moi, dans le Xe
 arrondissement, mais je ne pus lui indiquer la rue Alexandre-Parodi, et
 pour cause : elle n’existait pas. « Mais si, vous savez bien, entre le
faubourg et le canal ! insista-t-il.
– Vous devez vous tromper.
 – Avec une librairie.
 – Une librairie ? Laissez-moi rire !
 – Et votre plan, là, il doit bien en parler, de la rue Parodi ?
 – Monsieur, je vous le répète, il n’existe pas plus de rue Parodi que
 de librairie dans ce coin du Xe.
 – C’est un monde ! » dit-il, puis il s’éloigna.
 C’était un monde, en effet : je déplorais autant que lui qu’elle
 n’existât pas.
 Or, quelques jours plus tard, une découverte sensationnelle : on avait
 percé une voie supplémentaire entre le faubourg Saint-Martin et le quai
 de Valmy. Des commerces y avaient déjà ouvert, ainsi qu’un campus
 universitaire. En son centre, je trouvai la librairie Litote en tête.
 Enfin une librairie à cent mètres de chez moi ! À la satisfaction se
 substituèrent pourtant l’angoisse et des sueurs froides : cet individu
 louche, l’autre jour, connaissait et cherchait une rue qui n’existait
 pas encore parce qu’il venait du futur, me dis-je, et d’autres créatures
 humanoïdes vivaient parmi nous l’air de rien, prêtes à nous troubler
 avec leurs questions anachroniques et leurs nouvelles rues. L’usage de
 la raison m’aida pourtant à reprendre pied dans la réalité : puisque ces
 êtres capables de voyager dans le temps pouvaient se tromper de jour, il
 ne fallait pas craindre grand-chose de leur part. Quant à leur capacité
 de bâtir une rue l’air de rien, quel mal y avait-t-il à cela ?
 J’arpentai donc pour la première fois la rue Alexandre-Parodi et entrai
 dans la librairie Litote où m’accueillirent Corinne et Maryline. Je
 compris instantanément qu’elles venaient d’ailleurs : qui d’autre, en
 2007, que des êtres originaires d’une galaxie lointaine auraient
 consacré, sur une si petite surface, une place aussi grande à la poésie
 ? Des albums pour enfants en pagaille, des piles d’Anna Gavalda et les
 romans de saison avaient beau donner le change, je ne fus pas trompé par
 leur dispositif. Je pris toutefois ce parti de préserver leur discrétion
 : mes achats fréquents de poésie sont le seul signe de connivence que je
 m’autorise.
 Hier encore, une femme bizarrement coiffée m’a demandé la librairie
 Litote : je lui ai montré le chemin et l’ai saluée d’un clin d’œil. Elle
 n’a pas eu l’air surpris, bien entendu.

2 commentaires:

gilda a dit…

C'est marrant, la première phrase j'aurais pu l'écrire.
L'étonnant étant que ça m'arrive aussi dans des lieux où les natifs sont plutôt du blond aux yeux clairs ce qui n'est pas exactement mon cas.

PS : Et moi depuis jeudi je sais où est la librairie mais je suis passée à trop pas d'heure et elle était fermée.
Reviendrai (avez-vous le bouquin sur les "perfos" ?)

La Pyrénéenne a dit…

Quel joli texte ! ;-)))
Je viens vous voir régulièrement sans laisser de comm , depuis ma 1 ère visite chez vous grâce à Cuné ... avec ces quelques mots bien choisis pour vous par votre client ami , vous devriez commencer une bonne semaine .. :-D