31 janvier 2007

Promesse tenue

Lettre de motivation pour le jury du prix Inter (voir hier) :

Il y a d’abord ce plaisir de rentrer dans ces petits temples du papier que sont les librairies. Se pencher sur l’étalage de nouveautés avec la même gourmandise que devant un buffet bien garni. Retarder le moment de se saisir du livre auparavant choisi. Il est là en quelques exemplaires. Il ne nous échappera pas. Prendre le temps de goûter à tous ces noms d’auteurs connus ou inconnus. Regarder d’un air détaché votre voisin et brûler d’impatience qu’il vous demande votre avis. Mais non , il est comme vous. Il flaire, il touche, il lit trois lignes au hasard et repose l’ouvrage avec la certitude tranquille que cette littérature n’est pas celle qu’il aime. Soudain, un titre, une couverture, un nom d’écrivain à la consonance étrange l’arrêtent. Il lit la première phrase de l’ouvrage et sait que sa trouvaille est heureuse ; “ Dans les premières semaines de l’année 1920, je me trouvais en Sibérie, à Krasnoïarsk ... “ . Il a le sourire du chercheur qui vient de découvrir un manuscrit inédit. Il n’est pas dupe, il vient juste de se faire plaisir.

Et puis, un jour, il y a une rencontre, une seule, mais dont il se souviendra toute sa vie. C’est que notre fou de livres nourrit depuis trente ans une passion peu ordinaire. Un écrivain a guidé ses premiers pas d’adolescent, il l’a fait réfléchir sur sa vie d’adulte, il lui a offert des milliers de pages d’émotions, de rire, de pleurs et de bonheur. Leurs chemins se sont croisés, le temps d’un court dialogue. Il ne lui a dit son admiration que du bout des lèvres, parce qu’il n’a pas voulu le gêner. Mais l’écrivain a tout de suite deviné qu’il avait en face de lui un de ces lecteurs qui s’empare d’une œuvre au point d’imaginer que beaucoup de messages lui sont personnellement adressés. Cela l’a fait sourire et le tutoiement complice a donné un temps l’illusion qu’ils s’étaient tous les deux trouvé.

Cette rencontre, je l’ai vécue, quelques années avant sa mort, avec Frédéric Dard, l’écrivain qui m’accompagne depuis mon adolescence. Il nous a quitté en juin 2000 sur une dernière phrase énigmatique que j’ai découverte, peu après, sur un papier traînant sur son bureau. Françoise Dard m’avait gentiment proposé de m’y asseoir. Cette phrase, isolée en pleine page, disait « Je suis sans nouvelles de moi – San-Antonio ». En poursuivant la visite de sa maison de Vandœuvre, j’ai découvert un tableau représentant saint Antoine de Padoue. Mais, oui ! Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? San-Antonio - saint Antoine, bien sûr que ce sont les mêmes, deux hommes qui avaient mal à l’humanité, l’un réfugié dans la foi, l’autre dans les livres ! Après une énième lecture des 175 aventures du commissaire et de son inséparable Béru, et 60 pages de notes où Frédéric Dard raconte son enfance, j’ai entrepris de faire se rencontrer les deux personnages pour un dernier dialogue « au sommet ». Cent exemplaires tirés à compte d’auteur ont, je crois, réjoui « les amis de San-A » que j’ai croisés depuis.

À la réflexion, je vais peut-être garder le premier chapitre ! Et vous, avez-vous envie de faire partie des 24 jurés de cette année ?
le cousin

2 commentaires:

sandrine a dit…

cher cousin,
oh que si j'aimerai en faire partie, rien que pour le plaisir de poursuivre avec vous les échanges sur des lectures communes et sur le plaisir de lire. Mais j'ai d'autres projets littéraires, qui m'empêchent de me disperser.Je ne sais déjà si je vais pouvoir tout concilier: mon boulot de prof en zep,l'agrégation de lettres, mes enfants de 6 et 9 ans, ma vie de famille...Pourquoi les journées ne font que 24 h? Pourquoi ai-je besoin de dormir ? Comment faites vous pour tout mener de front ? Vous m'impressionnez par votre énergie et votre éclectisme : vous passez vos nuits à rungis avec votre poissonnier,vous écrivez, êtes formateur en thépapie, vous éclusez les bibliothèques et étudiez des thèses de médecine,à l'occasion vous vous faites critique littéraire, vous passez vos week-end sur des bateaux... Vous m'épuisez, non ce n'est pas ça, je suis jalouse car ce qui semble prédominer dans votre vie c'est la dimension de plaisir. Quel est votre secret ? Dites nous ! Dites nous tout !

litote en tête a dit…

Chère Sandrine,
Si je vous dis que j'ai tourné un film avec Catherine Breillat en juin dernier, que j'écris des histoires pour des scénographies de musée, que je m'occupe d'une petite association de réinsertion, que je fais partie d'une troupe de magiciens, et qu'en fait mon métier est la communication et la direction de création, vous n'allez donc pas me croire !! Pourtant j'y arrive, en dormant 8 heures, et en passant de l'un à l'autre, concentré sur l'essentiel, et perdant un minimum de temps en broutilles. En fait, je marche à une drogue que vous avez devinée : le plaisir, voire la passion, voilà le secret !
amitiés
éric